Une étude présentée en septembre 2026 à la conférence des Brookings Papers on Economic Activity donne l'une des images les plus nettes à ce jour de la façon dont le boom des data centers IA est financé, et de l'endroit où finit le risque. Son auteur, Stijn Van Nieuwerburgh, professeur à la Columbia Business School, travaille sur les États-Unis. Ses enseignements valent aussi pour l'Europe.
UN BOOM QUI SE MESURE EN POINTS DE PIB
L'étude estime qu'un campus IA de 1 GW coûte environ 41 milliards de dollars. Pour un campus de 200 MW, un tiers environ va au bâtiment et à l'infrastructure électrique, deux tiers au matériel informatique. Dans le scénario central de l'auteur, l'investissement américain atteindrait en moyenne 3,6 % du PIB par an entre 2025 et 2032, soit une part de l'économie supérieure à celle des chemins de fer, de l'électrification, des autoroutes ou de la fibre optique à leur apogée.
QUAND LES FLUX DE TRÉSORERIE NE SUFFISENT PLUS
Selon l'étude, 2026 est la première année où les investissements des cinq plus grands groupes du cloud et de la tech dépassent leurs flux de trésorerie d'exploitation cumulés. Le financement se déplace donc vers les baux, les coentreprises, la dette de projet, le crédit privé et les véhicules dédiés. Les utilisateurs de puissance de calcul sont séparés des propriétaires des actifs, et de plus en plus des investisseurs qui portent le risque.
À QUOI RESSEMBLE UN MÉGA-FINANCEMENT
L'étude prend pour exemple le campus Hyperion de Meta. Un véhicule de projet a levé environ 27 milliards de dollars de dette notée en catégorie investissement, adossée à un actif d'environ 30 milliards : un endettement d'environ 90 % de la valeur de l'actif, avec un ratio de couverture du service de la dette de seulement 1,12. La souplesse de Meta repose sur des baux courts renouvelables et une garantie de valeur résiduelle, des engagements qui n'apparaissent pas à son bilan tant qu'ils ne prennent pas effet.
Valeur de l'actif : environ 30 milliards de dollars
Dette de projet : environ 27 milliards de dollars, notée A+
Endettement : environ 90 % de la valeur de l'actif
Couverture du service de la dette : 1,12
OÙ SE TROUVE LE RISQUE
L'étude identifie trois vulnérabilités principales : la concentration sur quelques locataires, l'obsolescence d'équipements qui vieillissent plus vite que la dette qui les finance, et l'exécution. Cette dernière recouvre l'accès à l'électricité, le raccordement, les autorisations, l'opposition locale et l'approvisionnement en matériel. L'auteur est précis : le risque n'est pas seulement que les coûts augmentent, mais que les revenus commencent plus tard que prévu lors de l'octroi du financement, ou jamais.
C'est la dimension que la due diligence technique classique couvre le moins. Avec une dette proche de 90 % de la valeur de l'actif et des ratios de couverture étroits, un an de retard sur un raccordement ou un permis suspendu pèse directement sur les prêteurs.
ANNONCÉ NE VEUT PAS DIRE CONSTRUIT
L'analyse du pipeline de projets raconte la même histoire. Sur un peu plus de 500 GW de projets de data centers annoncés aux États-Unis, le scénario central en voit environ 183 GW en service d'ici 2032, environ 117 GW plus tard, et environ 227 GW jamais construits. L'auteur le présente comme un scénario, pas comme une prévision. Voir notre analyse Compute commandé n'est pas compute installé.
CE QUE ÇA IMPLIQUE POUR L'EUROPE
Les mêmes outils de financement arrivent en Europe : fonds d'infrastructure, crédit privé, coentreprises, dette de projet. Les risques d'exécution aussi. En France, RTE avait réservé près de 18 GW pour environ 80 projets de data centers en mai 2026, dont une partie ne se fera pas. Les engagements de raccordement tombent à la réservation, les permis peuvent être attaqués, et l'opposition locale commence à s'organiser à l'échelle nationale. Un prêteur qui analyse la qualité du locataire sans analyser le calendrier de livraison prend un risque qu'il ne mesure pas.
Les équipements haute tension sont-ils commandés, avec une livraison avant cette date ?
Toutes les autorisations sont-elles définitives et purgées de tout recours ?
Quelle est l'exposition du projet à une opposition locale organisée ?
Quel retard la couverture du service de la dette peut-elle absorber ?
UNE NOTE DE PRUDENCE
L'étude est une version de conférence, et ses chiffres peuvent encore évoluer. Ses estimations sont des scénarios, pas des prévisions, et elles portent sur les États-Unis. L'auteur ne conclut pas à un risque systémique imminent ; sa principale préoccupation est la visibilité, savoir qui porte réellement quel risque. C'est exactement la question à laquelle une due diligence au niveau du projet doit répondre. Voir notre due diligence pour les financeurs.
Source : Stijn Van Nieuwerburgh (Columbia Business School), Financing the AI Buildout, Brookings Papers on Economic Activity, version de conférence, septembre 2026.
QUESTIONS FRÉQUENTES
Combien coûte un campus IA de 1 GW ?
Selon une étude présentée à la conférence Brookings en septembre 2026, environ 41 milliards de dollars, dont un tiers environ pour le bâtiment et l'infrastructure électrique et deux tiers pour le matériel informatique.
Comment le data center Hyperion de Meta a-t-il été financé ?
Par une coentreprise qui a levé environ 27 milliards de dollars de dette de projet notée en catégorie investissement, adossée à un actif d'environ 30 milliards, soit un endettement d'environ 90 %, garanti par des baux de Meta et une garantie de valeur résiduelle.
Qu'est-ce que le risque d'exécution dans le financement d'un data center ?
Le risque qu'un projet soit retardé ou jamais achevé à cause de l'accès à l'électricité, du raccordement, des autorisations, de l'opposition locale ou de l'approvisionnement en équipements, de sorte que les revenus arrivent plus tard que prévu, ou jamais.
L'étude Brookings parle-t-elle d'une bulle ?
Non. L'auteur ne conclut pas à un risque systémique imminent. Il souligne l'incertitude de la demande, l'obsolescence rapide, les goulets d'exécution et l'endettement élevé des actifs, et insiste sur le manque de visibilité sur qui porte le risque.